20091109

La fragmentation grandissante du Québec

On en a soupé du débat sur les accomodements raisonnables en 2007. On a souvent entendu et parlé de la rivalité Montréal - Québec, de la rivalité Montréal - reste du Québec, de la rivalité 514 - 450.
Et l'île de Montréal est vraiment fragmentée en elle-même. Les réalités de Hochelaga-Maisonneuve et de Hampstead sont aux antipodes.


Au fond, la question est, est-ce que la société québécoise veut changer? Est-ce que la société montréalaise veut changer? Le Québec est pris dans un problème identitaire. Les Montréalais ont une perception biaisée des régions, et les régions ont une perception biaisée de Montréal.

Le Québec est une société plus fragmentée qu'il n'y paraît. Les régions elles-mêmes ne sont pas identiques - l'Outaouais et le Saguenay-Lac-St-Jean ne sont pas du tout pareils.

La langue est une autre pomme de discorde, le mode de vie (urbain, suburbain, rural) en est une autre.

Au fond, ces clivages sont de bons prédicteurs des mouvements politiques au Québec. À une époque pas si lointaine l'ADQ devenait l'opposition officielle devant la stupéfaction des Montréalais de l'île qui n'auraient jamais imaginé une seconde que cela puisse être possible. Et pourtant, ce n'était que le temps d'une élection la concrétisation d'un phénomène bien connu; les banlieues votent plus à droite que la ville-centre (habituellement plus à gauche). Même à Québec, plus à droite que Montréal en général, il y a cette tendance interne - la vieille-ville n'a jamais voté conservateur, n'a jamais voté pour l'ADQ, ce sont plutôt les anciennes banlieues incorporées qui ont basculé à l'ADQ et/ou aux conservateurs. Si l'ADQ s'est effondrée, c'est parce que ses électeurs ont arrêté de croire en ce parti et sont restés chez eux. Mais si jamais un parti Québec Lucide se pointait le bout du nez, je prédis d'emblée que ce parti chauffera la couenne au PLQ et au PQ.

Sur l'île de Montréal, il y a le clivage linguistique francophone-anglophone-allophone qui brouille les cartes, et qui crée les forteresses libérales - et d'Union Montréal, ce qui fait que peu importe comment un gouvernement subisse des allégations de corruption et de malversations, il sera reporté au pouvoir en autant que cela bloque les séparatistes-souverainistes. Cette réaction combinée à un taux de participation nullissime porte au pouvoir des Jean Charest et des Gérald Tremblay.

Sans surprise, Québec solidaire devrait plutôt se renommer Montréal solidaire. En effet, ce dernier score le 3/4 de ses voix sur l'île de Montréal, et le 4/5 de ses voix sur l'île doit être concentré dans le Plateau-Mont-Royal, Rosemont, Sud-Ouest et Centre-Sud.

Loin de moi l'idée d'un Québec homogène, mais si ces différentes réalités ne se parlent pas et ne se comprennent pas, comment peut-on se surprendre de la stagnation du Québec?

Pourquoi pensez-vous que les fusions municipales à Toronto ont fonctionné? Il n'y avait pas l'antagonisme francophone-anglophone, les anciennes villes elles-mêmes géographiquement n'étaient pas fragmentées. On regarde le territoire de l'île de Montréal, et on se demande par quel truchement de l'histoire les municipalités se sont formées, avec leurs propres grilles de rue.

20091102

Qui ne dit mot consent

Avant de revenir dans le tourbillon de l'université et des cinq cours qui m'assomment, laissez-moi vous parler d'une façon privilégiée de la campagne municipale à Montréal qui vient de s'achever sur une note amère.

Voilà les résultats dans mon patelin où je me suis présenté ici. C'était une course morale où je n'avais pratiquement aucune chance de gagner contre une vétéran de la politique municipale à Saint-Laurent, Michèle D. Biron, qui a été réélue avec une confortable majorité de 3806 voix sous la bannière Union Montréal. J'ai toutefois comblé les attentes que je m'étais fixé personnellement, soit d'arriver second, avec 1750 voix et 19,63% des votes exprimés et de détrôner Vision Montréal aux oubliettes - sans avoir eu de local électoral, sans grands moyens financiers. J'ai obtenu le meilleur résultat de Projet Montréal pour tous les candidats dans Saint-Laurent depuis sa fondation en 2005.

J'aimerais féliciter Carl Boileau, blogueur et militant de longue date de Projet Montréal qui vient d'être élu comme conseiller d'arrondissement dans le district De Lorimier, sur le Plateau-Mont-Royal. Il avait eu le privilège d'être celui qui amena Richard Bergeron au conseil de ville il y a déjà quatre ans, alors qu'il était son colistier pour le poste de conseiller de ville dans le même district.

Vendredi le 30 octobre, on m'appela pour me dire que Richard Bergeron viendrait faire son tour à Saint-Laurent, en me demandant quelles suggestions j'avais comme endroits à visiter la journée de l'élection. Avec mon collègue Mohammed Benzaria, candidat conseiller de ville, nous avions convenu d'un itinéraire. C'est quand même flatteur d'avoir pu définir l'horaire d'un chef de parti à mon âge! C'est ainsi que ce 1er novembre, j'ai eu l'occasion de passer deux heures en milieu de journée avec Richard Bergeron pour parler à mes concitoyens au Tim Hortons près du métro Côte-Vertu, dans trois bureaux de vote (École Henri-Beaulieu I et II, Centre des Loisirs de Saint-Laurent).
La PRIMO (préposée à l'information et maintien de l'ordre) du bureau de vote de l'école Henri-Beaulieu qui accueille les électeurs a fait glander Richard un moment, qui comme tout candidat peut saluer les travailleurs d'élection, en laissant passer des représentants de Gérald Tremblay, et le comble est que bien des travailleurs d'élection faisaient semblant de ne pas le reconnaître. Je peux admettre que certains électeurs ne sachent pas encore qui Richard Bergeron est mais il est inadmissible que des travailleurs d'élections ne sachent même pas qui sont les candidats principaux à la mairie de Montréal! En tout cas, elle nous a fait perdre bien du temps. Au Centre des Loisirs, c'était très tranquille à 12h15, rien à voir avec l'achalandage du vote par anticipation. Rien à voir avec le taux de participation plus élevé dans des bureaux de vote dans les quartiers centraux. Comme si les électeurs étaient résignés d'avance sachant qu'Union Montréal allait rafler les quatre sièges en jeu à Saint-Laurent. Nous avons finalement mangé dans un restaurant sur le boulevard Décarie, en compagnie d'une journaliste qui suivait Richard. Ce fut un moment très agréable, et chacun y allait de ses prédictions pour le résultat de la soirée à venir.

Nous étions trop optimistes. Le scénario qui se réalisa fut le pire d'entre tous.

Je suis amer, profondément déçu de mes compatriotes montréalais, qui après avoir été exposés tant de fois aux scandales, à la corruption et à la collusion, ont laissé l'équipe d'Union Montréal et Gérald Tremblay briguer un ultime troisième mandat. Quand j'étais aux côtés de Richard Bergeron, qui admettait la défaite tout en soulignant que nous n'étions partis de rien du tout il y a cinq ans à peine, et qui nous disait qu'il fallait accepter la volonté des Montréalais d'avoir réélu Gérald Tremblay, la colère et l'amerturme bouillait en moi. Oui, en effet, il s'agissait bien d'une majorité relative des voix, qu'il fallait encaisser et accepter. En espérant que le maire comprenne que sa légitimité avait grandement diminué puisque ceux qui ont daigné voter ont voté pour Harel et Bergeron.

Il semble que ces dernières années, nous avons droit à des gouvernements qui gagnent avec des majorités relatives, rien de spécial dans notre système à un seul tour, mais dont le taux de participation diminue depuis les dernières décennies. Ce désintéressement de la politique permet à des incompétents de rester au pouvoir, et je déplore cette situation.

Il y a déjà plusieurs gens qui émettent des théories - il fallait bien que je parle de théories puisqu'on a tellement mis en épingle le fait que Richard Bergeron aurait émis des théories discutables. La théorie dont je veux vous parler, la mienne, c'est ce qui pourrait expliquer la victoire totalement improbable mais bien explicable de Gérald Tremblay, qui semble être comme un canard sur lequel l'eau glisse sur le dos.

Je ne suis pas surpris de lire des journalistes comme Michèle Ouimet, des blogueurs comme Louis Préfontaine, qui sans perdre mon intérêt a perdu beaucoup de mon respect, attribuer la victoire à Gérald Tremblay à la présence de Richard Bergeron qui serait venu diviser le vote francophone permettant au vote des allophones et des anglophones, ultime bloc monolithique selon eux, se faufiler et ainsi régner un quatre ans supplémentaire.

Je dirai que cela est une approximation au premier degré. Au vu et au su des résultats, je ne peux pas nier que la question nationale a eu impact bien plus grand que je ne l'imaginais sur le vote des Montréalais. Il y a une proportion non-négligeable des citoyens qui ont voté pour une souverainiste ou pour un fédéraliste; et d'autres ont décidé de mettre de débat sur la glace, puisque la municipalité n'a aucune prise là-dessus. Ceci explique certaines attitudes, notamment The Gazette qui a un seuil de tolérance à la magouille inégalé en appuyant Tremblay dans son éditorial.

On oublie toutefois deux éléments très importants, un cliché et un autre que j'ai appris à connaître en faisant campagne, en apprenant à connaître mon adversaire.

Le cliché, c'est le taux de participation. Vous vous rendrez compte que là où sont les forteresses d'Union Montréal, le taux de participation est souvent particulièrement bas. Je cite mon propre cas où seul le tiers des électeurs a daigné se présenter aux urnes. Moi je vous dis que dans notre système pseudo-démocratique, qui ne dit mot consent. Il y a davantage de gens préoccupés à survivre au jour le jour sans se préoccuper de leurs dirigeants qu'on le croit. Et d'autres blâmeront le manque de choix pour ne pas être allé voter. Encore d'autres diront que tous les partis sont salis par la corruption. Mon but ici n'est pas de descendre qui que ce soit ou de mépriser ces abstentionnistes. Cependant, il faut être conscients qu'en restant cantonnés à la maison, ces gens ont laissé Tremblay se faire réélire. C'est ainsi que j'en viens à vous expliquer mon second argument à cette théorie-là.

Union Montréal est terriblement riche - je vous laisse tirer vos propres conclusions de cet enrichissement, et la journée de l'élection, a probablement dépensé au bas mot deux millions de dollars. Et la moitié sera remboursée par les contribuables montréalais via leurs taxes foncières - nous aussi à Projet Montréal puisque c'est ainsi que la loi est faite, mais quand le budget est de 200 000$ pour la totalité de la campagne, c'est quand même plus modeste, non?

Pourquoi faire me direz-vous? Très simple, puisque j'en ai été témoin; même des électeurs me l'ont dit à la sortie du bureau de vote. En tant que candidat, bien que j'ai identifié ma résidence avec des pancartes de Projet Montréal, j'ai quand même reçu de la publicité d'Union Montréal, un gigantesque panflet grand comme deux feuilles 8.5 X 11 pouces imprimés des deux côtés. J'en conclus qu'ils ont eu les moyens d'envoyer à chaque résidence de mon quartier en payant Poste Canada pour les distribuer - parce qu'une pancarte devant une résidence indique que tu as affaire là à des sympathisants qui ne changeront pas d'idée à la dernière minute. J'ai fait imprimer des cartes postales, et seulement pour 5000 résidences, et je les ai distribué soit moi-même ou avec l'aide de ma famille et d'amis, dans les boîtes aux lettres et en porte-à-porte.

Mais ça ce n'est que le commencement.

En plus d'avoir un gigantesque local électoral, où il y a toujours du monde, qui font du pointage téléphonique (un électeur nous confia s'être fait appelé quatre fois par l'équipe d'Union Montréal durant la campagne, moi-même j'ai reçu un appel même si je suis candidat!) tous les jours, malgré la promesse de ne pas afficher sur la voie publique, il y avait autant sinon davantage de pancartes pour Union Montréal qu'il n'y en a jamais eu. Dans les stationnements de centre commerciaux, sur des bâtiments désaffectés, sur des terrains privés chez les sympathisants, parfois en coin de rue, ce qui donne autant de visibilité qu'une pancarte placé sur l'espace public (un poteau téléphonique par exemple); il n'y avait pas à faire deux coins de rue dans Saint-Laurent pour voir ces pancartes. Bien plus que nous, qui avions décidé de concentrer notre affichage dans un des deux districts, où nous n'étions pas des candidats poteaux!

Encore que, vous n'avez rien vu. Nous aussi avions recours à des gens pour téléphoner, mais jamais nous n'en aurions eu suffisamment pour rejoindre tous les citoyens où qu'ils soient, et bien sûr tout cela était bénévole, car venant de la famille, de gens que nous connaissions directement la très grande majorité du temps. Là où on voit la toute-puissance d'Union Montréal, c'est dans la manière de sortir le vote, leur machine électorale redoutable, qui se recoupe en grande partie avec celle du parti libéral, tout comme une partie de la machine électorale du parti québécois fut mise au service de Louise Harel et Vision Montréal - mais avec moins d'argent.

Au vote par anticipation, c'était surtout des gens âgés qui votaient, souvent en provenance de résidences, qui avaient été amenés par minibus ou encore dans des autos de type familial 6 places. En très grand nombre. Les jeunes familles, très rare. Les gens issus de l'immigration, en très petit nombre. Et je vous rappelle que nous sommes à Saint-Laurent, là où 50% de la population n'est pas née au Canada, on n'inclut même pas les descendants dans ce chiffre, moi y compris! Ces gens âgés, ce sont surtout des francophones, alors qu'on ne me sorte pas l'argument béton qu'il n'y a que les immigrés et que les anglos qui diabolisent Louise Harel qui sont tous allés voter pour Tremblay.

Entendre des gens suggérer fortement dans ces autos de voter pour Alan DeSousa et son équipe, ainsi que pour le maire Tremblay. Et voir de pauvres citoyens se faire manipuler et dire oui, oui. Le A et B du vote clientélisé.

" - Alan DeSousa est un bon jack, il devint commissaire scolaire à l'âge de 18 ans, puis conseiller dans l'équipe de Marcel Laurin, ancien maire de Saint-Laurent, puis se retrouva à l'opposition contre le dernier maire de Saint-Laurent, Dr. Bernard Paquet, administration corrompue [...]
- Celui là même qui avait René Dussault et Irving Grundman dans son comité exécutif. Je n'ose pas imaginer comment nous nous sommes fait avoir pendant des années... il va gagner à cause de sa popularité... "

Et c'est le cas - nous n'avions pas de candidat de taille à l'affronter à la mairie, si bien que des gens qui m'ont appuyé et qui ont voté pour Richard Bergeron ont quand même voté pour Alan DeSousa, qui m'a même salué une fois en train de poser une pancarte pour Projet Montréal en début de campagne. J'imagine que c'est la même histoire avec Michel Bissonnet dans Saint-Léonard, qui appelle ses concitoyens le jour de leur fête (!)

Au vote général, encore des gens âgés, davantage de familles issues de diverses origines. Mais à certaines tables, seulement 18, 20% des gens éligibles avaient voté. Et les leaders des communautés culturelles (à défaut d'un meilleur mot) qui sont instrumentalisés par Union Montréal, et qui suggère fortement de voter pour Tremblay.

Voilà la raison de la victoire de Union Montréal; la désaffectation énorme du public face aux allégations de corruption et des scandales, et une machine qui n'a qu'à claquer ses doigts pour sortir son vote clientélisé, beaucoup plus de gens que je ne pensais votent sans réfléchir.

La seule chose que je peux faire, c'est d'assister aux conseils d'arrondissement, qui ont lieu une fois par mois, habituellement le 1er mardi du mois, de m'impliquer davantage, et de bâtir pour les quatre prochaines année. Mettre mal à l'aise Aref Salem, qui a été élu sous la bannière Union Montréal, que je connais personnellement, lui faire savoir qu'à partir de son assermentation, il est redevable à tous les citoyens de Saint-Laurent.

Qui ne dit mot consent. Cela n'a jamais été aussi vrai. Qu'à cela ne tienne, les Montréalais auraient pu montrer la porte à Tremblay si plus de gens étaient allés voter.
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